(TITRE I) : la philosophie islamique entre la méthodologie rationaliste et la méditation spirituelle
L'introduction à la philosophie islamique : l'islam entre l'herméneutique orientale et le rationalisme occidental

En islam tout particulièrement, l’histoire de la rationalité (philosophique) et l’histoire de la spiritualité sont inséparables. Et la « philosophie » prend généralement la forme d’une «philosophie prophétique» plus particulièrement en ce qui concerne les aspects ésotériques des deux formes principales du chiisme ( le chiisme imâmiste duodécimain et le chiisme «septimanien» ismaélien) et des deux variantes non coalescentes du soufisme sunnite ( l’expérience spirituelle congréganiste et la théosophie spéculative)(NOTE 1).
La problématique complexe qui s’est imposée à l’ensemble des musulmans est d’abord herméneutique. Qu’il s’agisse de l’«attitude intérieure» ou du «mode de comprendre», elle pose avec complexification les questions multiples du «sens vrai» du texte du Coran (la «Hakika» ) renvoyant au double sens : exotérique - الظاهر- et ésotérique- الباطن-, comme elle suppose au préalable l’exercice de l’exégèse du Texte sacré en tant que source de méditation philosophique !
L’herméneutique généra donc une dissension entre les musulmans de conscience qui se trouvèrent contraints d’opérer une distinction (organisée et hiérarchisée) entre le sens spirituel du texte et le sens qui ne l’est pas ! Il s’agit principalement et malheureusement de dissension (à caractère métaphorique et allégorique) entre le chiisme et le sunnisme !
Ce sont les philosophes épaulés par les scientifiques(NOTE 2) qui ont tenté le dépassement de cette dissension à l’origine de l’immobilisme de la communauté islamique. Leurs ambitieux apports hautement «civilisationnels» et rationnels seront malheureusement abandonnés pour le compte de l’intégrisme religieux, de l’obscurantisme idéologique et du despotisme politique !
De même que l’islam ( chiite et sunnite) n’a pas généré la distinction nettement opérée entre la «philosophie» et la «théologie» (ou philosophie scolastique incarnée initialement par Ilm Alkalam)(NOTE 3) et ce, malgré la percée méthodologique innovée par Ibn Roshd)(NOTE 4) contrairement au processus de «sécularisation» développé en occident qui conduisit :
-à la séparation du l’église de la réflexion des lumières et de la sociologie politique (processus de laïcisation des champs politique et économique ;
-et à l’expulsion de la métaphysique des sciences sociales, et de l’obscurantisme des sciences politiques !
Au lieu de s’affronter à la dualité du «savoir» et du «croire» qui fonda la haute réflexion philosophique de la pensée hellénique (Socrate, Platon et Aristote) ainsi que la philosophie des Lumières (Descartes, Kant et Hegel), les penseurs musulmans (chiites plus que les sunnites) innovèrent la démarche de pensée originelle définie et perçue (voire intérieurement ressentie ) autour de trois couples de concepts ( métaphoriques et allégoriques) suivants :
-Adhahir/Albaten - الظاهر-الباطن-(exotérique ET ésotérique);
-Achari’â/Alhakika - الشريعة-الحقيقة-(Loi divine ET vérité spirituelle posant la nécessité de sauvegarder le sens spirituel des Révélation divines) ;
-Attanzil/Atta’wil -التنزيل-التأويل-(Lettre de Révélation ET retour à l’origine ou au sens vrai : le texte du Coran comporte d’autres sens que ce qui est apparent au niveau de l’écrit ; ils expriment l’apport du Coran à la méditation philosophique). (Voir l"excellente étude de Henri Corbin: l'histoire de la philosophie islamique)
Il s’agit d’une nouvelle vision générale de philosophie et de culture spirituelle, perçue en dehors du temps ( ou en dehors de la «conscience historique » horizontale) mais dans un nouvel espace ( aux dimensions verticales en ascension) soumis aux hiérarchies spirituelles ( voir plus en détails, infra : Elfarabi, Ibn Sina et plus systématiquement Sohrawardi et Ibn Arabi ).
Atta’wil (التأويل) en tant qu’exégèse spirituel intérieure a longtemps nourris l’investigation imaginative de la philosophie illuminative de Sohrawardi et de ses disciples ( Al’ishrakyoun-الاشراقيون -)
La résolution de la dualité du «savoir» et du «croire» (en dépassement relatif de la double vérité professée) fut incontestablement l’œuvre d’Ibn Roshd avant l’avènement de la scolastique latine et de la philosophie des lumières ! Une telle œuvre grandiose fut le dernier souffle ou le dernier mot de la «philosophie islamique» en accord avec les péripatéticiens(NOTE 6) arabes( المشائين العرب) de l’occident musulman de l’Andalousie et en complément de la pensée illuminative de Sohrawardi, avant qu’Ibn Khaldoun n’entamât (deux siècles plus tard) l’œuvre de la sociologie économique !
En plus de l’interrogation philosophique fondamentale (NOTE 5), l’apport essentiel de la philosophie islamique à la PENSEE UNIVERSELLE en général ( ou défi du Coran aux sciences temporelles) se résume dans les argumentations méthodologiques et épistémologiques suivantes :
·Il faut préciser que l’islam oppose à la «conscience historique» (à l’évolutionnisme temporel), ce que les philosophes de l’islam appellent les «temps islamiques» !
Si les sciences temporelles définissent la « réalité «de l’univers (celle de l’espace-temps issue directement du «big bang») sur la base d’une vision horizontale et linéaire des choses, l’islam considère que cette vision matérialiste est une illusion (en accord avec la théorie de la Relativité Générale d’Einstein) : Sauf l’ascension verticale ( voie d’Almiâraj ) constitue la voie réelle de la recherche de la « vérité » où le processus ésotérique d’Atta’wil permet de reconduire et de faire revenir au sens vrai de la «réalité» !
·Les sciences temporelles ne se contentent pas seulement de l’illusion du temps-espace que la Raison humaine ne peut en aucun appréhender ( temps relatif, rapport dialectique espace/temps, limite des paramètres définis par la Théorie Générale de la Relativité au seul univers délimité par les trous noirs en deçà donc du processus d’Almiâraj constitué de 7 cieux etc..), mais elles évacuent paradoxalement l’interrogation du POURQUOI pour le compte de la seule interrogation du COMMENT ? Or les sciences rationnelles ne peuvent admettre comme réalité logique que le postulat de la non-existence ! L’existence matérielle de l’univers issue du Big Bang n’est pas seulement le produit de notre imagination puisqu’elle existe ! Comme le néant ne peut engendrer l’existence, seule une Haute Réalité non temporelle est à l’origine de notre existence ( Dieu omnipotent et omniprésent est la seule Réalité éternelle précédant le temps et l’espace comme l’avait démontré Ibn Roshd : Ibn Roshd croit à la création de Monde par Dieu à partir du néant (من عدم ) en dehors du Temps ( زمن من غير), et le Temps est crée à partir du mouvement du Monde - ( حركة العالم ), d’où l’idée de l’ancienneté du Monde (قدم العالم) qui n’est pas précédé du Temps ( غير مسبوق بزمن) !
La thèse développée par Abou Bakr Arrazi sur les cinq « entités éternelles» (Dieu, Ame, Matière, temps, espace), en guise de critique à l’aristotélisme, marque aussi l’originalité de l’apport de la philosophie islamique, et donne prématurément un début de réponse appropriée à la problématique de l’existence de l’univers dans ses composantes, avant même la formation de la physique classique, de la physique quantique et de la physique relativiste relancée par Einstein au 20ème siècle.
Les plus grands représentants de la pensée occidentale ( Descartes, Kant, Hegel) ont parfaitement démontré avec rigueur une telle évidence sur l’existence. Plus tardivement la psychanalyse de Sigmund Freud ( illusion de la réalité vécue par rapport aux pulsions inconscientes) ainsi que la physique relativiste d’Einstein qui définit la limite des sciences et de la conjugaison complexe des paramètres de sa Relativité ( temps, espace, masse, énergie et vitesse de la lumière) au seul univers sous emprise de la «matière noire» et des « trous noirs ».
En effet Sigmund Freud avait le génie de soulever la question de l’illusion vécue et perçue par la Raison humaine dans son «Introduction à La psychanalyse» en définissant ce qu’il appelait les « trois humiliations » de l’homme en raison de la limite gravissime de son appréciation de la réalité :
-«L’humiliation cosmologique» : l’homme apprend avec Galilée qu’il voyage sur le dos de la planète terre qui tourne autour du soleil à la vitesse de 105000 km par heure ( soit 29 kilomètres par seconde) et parcourt environ 1 milliard de kilomètres par an, alors qu’il ne s’en rende même pas compte !
-«L’humiliation biologique» : L’homme apprend avec Darwin qu’il est en fait un simple animal produit de l’évolution à l’instar des autres espèces qui vivent sur terre ; il faut préciser que dans l’ensemble des sciences, seule l’argumentation «scientifique» évolutionniste de Darwin (ou théorie de la sélection naturelle) pose problème à la théorie de l’existence en raison de son caractère tautologique et non philosophique ;
-«L’humiliation psychologique» : l’homme se rend compte avec la psychanalyse qu’il n’a aucun pouvoir de maîtrise sur les pulsions inconscientes qui déterminent et conditionne essentiellement son comportement et son mode de vie.
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NOTES :
(NOTE 1) :
L’exemple de Sohrawardi est hautement significatif à ce sujet : De ce fait, il approfondie la théosophie islamique orientale, avant que Mouhyi Addine Ibn Arabi (mort en 638 H.), fondât la théosophie occidentale andalouse. De même qu’il consolida les interprétations shiites de l’imamat et les voies mystiques du soufisme.
Sohrawardi et Ibn Arabi représentaient ainsi les grands maîtres de l’exégèse soufie et de l’interprétation allégorique du Coran.
Les gnostiques chiites (en l’occurrence les Ismaéliens) ont développé leur vision spirituelle dans le même sens.
Sohrawardi et Ibn Arabi représentaient ainsi les grands maîtres de l’exégèse soufie et de l’interprétation allégorique du Coran.
Les gnostiques chiites (en l’occurrence les Ismaéliens) ont développé leur vision spirituelle dans le même sens.
(NOTE 2) :
voir détails des apports scientifiques (sur ce site Quintessence Connaissance Tolérance)
(NOTE 3) :
Ibn Khaldoun, définira plus tard dans ses prolégomènes («المقدمة »), IlmAlkalam comme « science comportant des démonstrations concernant les systèmes de croyance au moyen de preuves établies par la Raison»:
"علم الكلا م علم يتضمن الحجج عن العقا ئد الا يما نية بالا د لة العقلية"
A l’instar de l’esprit de rigueur d’un Ibn Khaldoun, Abou Hayan Attawhidi –أبو حيان التوحيدي -(M. 410H) définit avec excellence IlmAlkalam : « Ilm Alkalam, l’un des domaines traitant les fondements religieux ; le mode de réflexion est fondé sur la Raison, visant la perfection, l’engagement, l’approbation, la relégation, la correction, la qualification, la prévention des distorsions et des imperfections, l’unicité et le raisonnement (réflexion) »
"علم الكلا م فا نه باب من الا عتبار في اصول الد ين يدور النظر فيه
على محض العقل في التحسين والتقبيح و الايجاب والتجويز
والاحالة والتصحيح والاقتدار والتعديل والتحوير والتوحيد والتفكير"
"علم الكلا م علم يتضمن الحجج عن العقا ئد الا يما نية بالا د لة العقلية"
A l’instar de l’esprit de rigueur d’un Ibn Khaldoun, Abou Hayan Attawhidi –أبو حيان التوحيدي -(M. 410H) définit avec excellence IlmAlkalam : « Ilm Alkalam, l’un des domaines traitant les fondements religieux ; le mode de réflexion est fondé sur la Raison, visant la perfection, l’engagement, l’approbation, la relégation, la correction, la qualification, la prévention des distorsions et des imperfections, l’unicité et le raisonnement (réflexion) »
"علم الكلا م فا نه باب من الا عتبار في اصول الد ين يدور النظر فيه
على محض العقل في التحسين والتقبيح و الايجاب والتجويز
والاحالة والتصحيح والاقتدار والتعديل والتحوير والتوحيد والتفكير"
(NOTE 4) :
Ibn Roshd est considéré comme le précurseur de la pensée rationaliste de la Renaissance et du développement séculaire, grâce notamment à son grand projet intellectuel qui visait fondamentalement à mettre la pensée arabo-islamique sur la voie du progrès ( en la débarrassant de l’obscurantisme et du dogmatisme) et qui aurait pu engendrer une réelle Renaissance de la communauté et de la civilisation islamiques à l’instar de l’Europe des Lumières et de la « culture industrielle et technologique ».
-La place centrale qu’occupe Ibn Roshd (Averroès) dans l’univers de la philosophie en général, c’est qu’il est incontestablement le penseur de la SYNTHESE de l’ensemble des pensées philosophiques à caractère universel d’une part, et de la CONFORMITE entre la rationalité philosophique et la rationalité religieuse, de l’autre part.
-La place centrale qu’occupe Ibn Roshd (Averroès) dans l’univers de la philosophie en général, c’est qu’il est incontestablement le penseur de la SYNTHESE de l’ensemble des pensées philosophiques à caractère universel d’une part, et de la CONFORMITE entre la rationalité philosophique et la rationalité religieuse, de l’autre part.
(NOTE 5) :
L’interrogation est axée sur le POURQUOI et non seulement sur le COMMENT : Il ne s’agit pas d’expliquer au moyen des sciences exactes comment l’univers ait été crée, mais de répondre pourquoi l’univers ait pris la forme d’un corps-énergie etc. (donnant naissance au Temps) plutôt que rien ?, puisque le néant ne peut engendrer le monde – pourquoi l’existence et non pas la non - existence? = solution exclusive restante développée par Ilm Alkalam arabo–islamique dans sa symbiose avec la vision platonicienne linéaire du Temps(2) ( Elfarabi, Ibn Sina en l’occurrence) en réponse au problème de la causalité- السببية;
Il est à préciser que la méthodologie dominante de Ilm Alkalam a approfondi la pensée platonicienne du Temps et de l’existence et de l’univers, en opposition à la méthodologie aristotélicienne qui sera développée par Ibn Roshd qui opta pour une vision circulaire du Temps (qui n’a ni début ni fin). Celle-ci sera confirmée et confortée par la Physique relativiste d’Einstein des «trous noirs» dont la force gravitationnelle résorbe tout élément céleste, y compris donc la lumière…dans le sens du mouvement de gravitation autour de la «Kaâba» (التسبيح و الطواف حول الكعبة) ; ainsi tout mouvement gravitationnel dans l’univers se concrétise dans le même sens c-à-d. dans le sens inverse des axes de la montre, conformément à l’orientation coranique :
( 41 الم تر ان الله يسبح له من في السماوات والارض"-( النور- "
La fin de l’Univers ou son effondrement est logiquement probable au moment de la généralisation de cette force gravitationnelle des «trous noirs» (véritables frontières entre cieux - حدود السماوات) ou de la «matière noire»! ( voir complément , infra : Ibn Roshd)
Il est à préciser que la méthodologie dominante de Ilm Alkalam a approfondi la pensée platonicienne du Temps et de l’existence et de l’univers, en opposition à la méthodologie aristotélicienne qui sera développée par Ibn Roshd qui opta pour une vision circulaire du Temps (qui n’a ni début ni fin). Celle-ci sera confirmée et confortée par la Physique relativiste d’Einstein des «trous noirs» dont la force gravitationnelle résorbe tout élément céleste, y compris donc la lumière…dans le sens du mouvement de gravitation autour de la «Kaâba» (التسبيح و الطواف حول الكعبة) ; ainsi tout mouvement gravitationnel dans l’univers se concrétise dans le même sens c-à-d. dans le sens inverse des axes de la montre, conformément à l’orientation coranique :
( 41 الم تر ان الله يسبح له من في السماوات والارض"-( النور- "
La fin de l’Univers ou son effondrement est logiquement probable au moment de la généralisation de cette force gravitationnelle des «trous noirs» (véritables frontières entre cieux - حدود السماوات) ou de la «matière noire»! ( voir complément , infra : Ibn Roshd)
(NOTE 6) :
Du point de vue méthodologique, Si la philosophie illuminative de Sohrawardi est considérée comme incarnant une synthèse entre la théosophie orientale ( exprimant la sagesse asiatique) ou zarathoustrienne et de la philosophie platonicienne et new-platonicienne, par contre le «péripatétisme» arabe ( المشائين العرب) incarné successivement par Elfarabi, Avicenne et Averroès, s’inspirait essentiellement du rationalisme aristotélicien .
La théosophie de Sohrawardi, est essentiellement une remise en cause (ou étude critique) :
-de la « philosophie orientale » incarnée par Ibn Sina ;
-du péripatétisme aristotélicien arabo-islamique d’Elfarabi ;
-de la méthodologie scolastique des penseurs de Ilm Alkalam.
Il contribua ainsi à la critique de la rationalité philosophique ( au moyen d’introduction d’éléments platoniciens) en complément de celle formulée ( au moyen d’autres outils analytiques ) par Abou Hamid Alghazali qui visaient trois hauts et nobles objectifs suivants :
1*la réhabilitation du volet spirituel de la religion ou consolidation des «sciences» du soufisme – (le soufisme en tant que médiation hautement philosophique et spirituelle et non en tant que système congréganiste pervers des «tarikas»);
2*Le plein achèvement de l’unicité divine au moyen de l’expérience mystique ;
3*La non séparation de la philosophie et du soufisme (ou la non séparation de la recherche philosophique et de la réalisation spirituelle ).

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La théosophie de Sohrawardi, est essentiellement une remise en cause (ou étude critique) :
-de la « philosophie orientale » incarnée par Ibn Sina ;
-du péripatétisme aristotélicien arabo-islamique d’Elfarabi ;
-de la méthodologie scolastique des penseurs de Ilm Alkalam.
Il contribua ainsi à la critique de la rationalité philosophique ( au moyen d’introduction d’éléments platoniciens) en complément de celle formulée ( au moyen d’autres outils analytiques ) par Abou Hamid Alghazali qui visaient trois hauts et nobles objectifs suivants :
1*la réhabilitation du volet spirituel de la religion ou consolidation des «sciences» du soufisme – (le soufisme en tant que médiation hautement philosophique et spirituelle et non en tant que système congréganiste pervers des «tarikas»);
2*Le plein achèvement de l’unicité divine au moyen de l’expérience mystique ;
3*La non séparation de la philosophie et du soufisme (ou la non séparation de la recherche philosophique et de la réalisation spirituelle ).
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