(TITRE IV) : De Ilm Alkalam - علم الكلام- à la genèse de la philosophie islamique - الفلسفة الاسلامية-
Les grands précurseurs de la pensée scolastique (Ilm Alkalam) / Muâtazilisme, Achârisme et Hanbalisme
Ilm Alkalam en tant qu’ensemble complexe d’orientations méthodologiques fut formé essentiellement autour des grandes Ecoles islamiques classiques : Le Muâtazilisme ( qui s’opposait à toutes les autres en incarnant la méthodologie rationaliste par excellence), le Hanbalisme et l'Achârisme.Abou Hassan Al’Achâari qui avait joué un rôle central dans le développement de IlmAlkalam, était issue de l’Ecole muâtazilite et demeurait attaché à cette Ecole pendant une quarantaine d’années ;
Ensuite, il intervint dans le débat qui opposait les Hanbalites et les Muâtazilites pour tenter une conciliation des deux orientations méthodologiques qu’ils représentent ;
Enfin, il prit distance des Muâtazilites en développant sa propre pensée connue par l’Achâarisme qui marquera définitivement et fondamentalement la pensée religieuse sunnite.
Plus tard, Abou Hamid Alghazali ( issu de l’école achârite ) va toucher à tous les débats théoriques de fonds : « Ilmalkalam » marqué par les divergences entre rationalistes et traditionalistes et les implications méthodologiques qu’avait engendrées l’avènement de la philosophie islamique représentée particulièrement par Avicenne, Alkindi et Alfarabi qui s’inspiraient de la pensée dite new-platonicienne.
De même qu’il tentera de développer sa pensée en vue de concilier le Soufisme et la connaissance religieuse.
La place centrale qu’occupe Alghazali dans le développement et la formation de la pensée islamique en général, revient à son extraordinaire ambition méthodologique et théorique : la consolidation de la connaissance religieuse ou la «revivification des sciences de la religion» ( correspondant au titre de son célèbre ouvrage «ih’ya’e oûloum addine» - احياء علوم الدين-), partant d’une redéfinition critique des trois orientations divergentes de l’époque : la philosophie, le Kalam et le Soufisme ( V. infra)
Deux orientations méthodologiques extrêmes se dégagèrent de ce débat et de ces divergences :
-L’orientation rationaliste représentée par les Muâtazilites qui prônaient le rôle de la Raison ( العقل ) comme condition préalable au traitement de toute problématique d’ordre religieuse ou philosophique, y compris celle liée à l’interprétation des paroles de Dieu (« فهم كلا م الله ») ;
- et l’orientation traditionnaliste connue pour son attachement au principe de fidélité au Texte (littéraliste dite «nakliste» ou «nassiste»), représentée par les Hanbalites.

Problématique du «Coran qui est crée» ou qui «n’est point crée» («فتنة خلق القران»).
Le sujet théorique et méthodologique qui alimentait les débats entre ces deux courants de pensée portait essentiellement sur la problématique du «Coran qui est crée» ou qui « n’est point crée » («فتنة خلق القر ا ن »). les Muâtazilites défendaient la thèse du « Coran qui est crée » alors que les Hanbalites soutenaient la thèse du « Coran qui n’est point crée» (plus particulièrement sous le règne des deux puissants et charismatiques Khalifes Abbassides Haroun Rachid et Elmamoun).
De même qu’il avait dominé le débat entre les gens de l’opinion ( اهل الرأي ) et les "fidèles à la tradition" (اهل الحد يث ), marquant l’opposition entre les rationalistes et les littéralistes sur des sujets philosophico-théologiques, tels que :
-Traitement des problèmes d’interprétation ( التفسير ) ;
-Question de la responsabilité et de la liberté de l’homme par rapport à la conception de justice ;
-Question de la prédestination et des promesses divines en matière de récompenses et de sanctions ;
-Question des « sifat Allah », etc.).
Sur l’ensemble des sujets qui marquait les débats dans le cadre de IlmAlkalam, Ahmed ben Hanbal incarnera la thèse adoptée définitivement par les Sunnites plus particulièrement sur la question de la langue du Coran (كلا م الله ) ou du Coran qui est crée» ou qui «n’est point crée» (« خلق القر ا ن محنة») .
L'Ecole kalam et la pensée Muâtazilite
La pensée muâtazilite est issue de l ’Ecole irakienne de Bagdad fondée par Hassan Albasri (21-110 hégire/ 642-728 grégorien) et gardait le nom de Ahl Alâdl wattawhid ( اهل العدل والتوحيد ), pour devenir ensuite Almouâtazila (المعتزلة ) avant qu’ils se séparent avec cette Ecole.
A l’instar des Kharijites, les Muâtazilites ne reconnaissaient pas la légitimité du pouvoir des Khalifes omeyyades fondé sur le Mulk (ou hérédité politique et succession du père en fils) à l’exception des règnes de Omar ben Abdellaziz et de Yazid ben Elwalide .
Au cours du règne des Abbassides, les Muâtazilites eurent atteint leur apogée avec le Khalife Almamoune (M.218H), qui avait désigné le grand théoricien Muâtazilite Ahmed ben Abi Dou’ad (احمد بن ابي دؤاد ) comme coordinateur du conseil des sages et "orientateur" du débat sur la question du Coran qui est crée» ou qui «n’est point crée» (« خلق القر ا ن محنة»)
La conception d ’une philosophie spécifiquement islamique revint aux Muâtazilites, qui avaient commencé par élaborer une nouvelle méthodologie de pensée ( dès la deuxième moitié du premier siècle hégire ), qui incarnera définitivement l’Ecole rationaliste islamique.
Au-delà de leur conception d’une philosophie rationnelle spécifiquement islamique en rupture avec les visions fatalistes de prédestination antérieures et en dehors de l’apport et de l’influence helléniques, les Muâtazilites cherchaient continuellement à mettre en pratique leurs convictions religieuses et philosophiques, en optant pour un engagement politique visant à opérer des changements au nom des principes de justice ( العد ل ), et de l’«impératif moral de solidarité et de combat contre l’injustice» -( الا مر بالمعروف و النهي عن المنكر ), incarnant ainsi ( à l’instar des Kharijites) une véritable opposition active au pouvoir omayyade.
I-)Les grands principes du Muâtazilisme :
A-Question de la volonté divine ( ou attributs divins) et des actes humainsLes Mâtazilites incarnaient l’explication extrême de la théorie dite «kadarite» (primat de la responsabilité de la volonté humaine par rapport à la puissance divine) en opposition à la théorie dite « jabariste» (fataliste) défendue par les Hanbalites
B-principes fondamentaux :
1-Question de l’Unicité de Dieu (« التو حيد»);
2-La justice (« العد ل »)
Les Muâtazilites retiennent le concept de neutralité de la «justice de Dieu» qu’ils opposent à la liberté et à la responsabilité de l’homme..
3-«Alwâad wa lwa’îd » ( الو عد و الو عيد )( voir Alachâari ) qui signifie promesse de Dieu située entre le châtiment ( visant les infidèles) et le bien être ( destiné aux fidèles )
4–«Almanzilat bayna almanzilatayn» ( المنز لة بين المنز لتين )
Les Muâtazilites posaient l’acte du péché entre deux situations extrêmes: celle de la fidélité(الايمان ) à la foi et celle de l’impiété ( الكفر).
5–«l’impératif d’établir des liens de solidarité en recommandant le bien et en combattant l’injustice » “ ( والنهي عن المنكر الا مر بالمعر و ف )
II-) Ibn Hanbal fondateur de l’orientation intransigeante de la pensée islamique sunnite littéraliste:
Ibn Hanbal, en se présentant comme le fondateur incontesté de l’orientation dite littéraliste (par opposition à l’orientation dite rationaliste), marquait ainsi sa présence au niveau de tous les grands débats qui marquaient le développement de la pensée islamique classique, et en particulier en matière de formation de la jurisprudence islamique (الفقه) pendant la phase dite de «codification» -مرحلة التدوين- (de la deuxième moitié du 2ème siècle à la première moitié du quatrième siècle hégire) :*-Sa méthodologie s’imposait d’abord comme incarnation de la thèse défendue par les «fidèles à la tradition»( ا هل الحد يث ) qui s’opposait à la thèse des «gens de l’opinion» (اهل الر أ ي);
*-Elle prônait la fidélité au texte (–(المنهجية النصية)
III- Méthodologie achaârite et Ilm Alkalam
Présentation de la méthodologie achaâriteFondateur de l’Ecole achârite : Abou Alhassan Ali ben Ismaël Alachâri. Né à Albasra ( 270 – 330 H.) et reçut une formation muâtazilite pendant ses premières quarante années d’existence, avant d’opter pour la méthodologie conciliatrice entre les rationalistes et les littéralistes.
Ses travaux ont touché à des domaines très vastes de connaissance, telles que la cosmologie ( théorie de l’atomisme ou de la matière indivisible, de son évolution dans l’univers qu’il avait liée à la toute Puissance de Dieu), la problématique de la relation entre la Raison et la Foi etc.
Malgré ses critiques à l’égard de l’Ecole muâtazilite, il fut marqué et influencé dans ses écrits par la grande Ecole littéraliste sans exclure le rôle de la Raison dans l’élaboration de la jurisprudence et les systèmes de croyance islamiques.
L’Ecole achâarite est considérée donc comme incarnant l’orientation intermédiaire et du juste milieu de la pensée religieuse sunnite (entre l’orientation dite rationaliste muâtazilite et l’orientation dite « nakliste» (fidèle au Texte ) hanbalite). En ce sens, il se situait au centre des débats historiques sur diverses questions de nature philosophique et religieuse dans le cadre de Ilm Alkalam, tout en restant fondamentalement attaché à la lignée méthodologique des Sunnites (Ahl Assouna waljamaâ)
Les deux grandes Ecoles de pensée (Hanbalite et Achârite) marqueront à jamais l’évolution et l’orientation de la pensée religieuse islamique sunnite ( avec une prédominance du hanbalisme et l’abandon progressif du muâtazilisme ).
La rupture relative qu’avait provoqué Alachâri avec le muâtazilime, constituait un évènement d’une importance capitale dans l’histoire de la pensée islamique sunnite.
Le développement de sa pensée et de son orientation méthodologique influencera fondamentalement l’évolution de la pensée intellectuelle et religieuse sunnite, en ce sens qu’elle conduira à opter durablement pour le principe de la dépendance de la Raison des valeurs morales et religieuses islamiques.

