(TITRE X): Le soufisme : De la «révolution spirituelle» aux déviations unilatérales

Origine et genèse historique:
Le soufisme en tant que «science islamique» - علم التصوف الاسلامي- et méthodologie de pensée, fut innové en tant que révolution spirituelle marquant ainsi une voie extra-sensorielle de la recherche de «vérité», avant qu’il se transforme à partir du 13ème siècle grégorien en système ésotérique et hermétique, voire obscurantiste des congrégations (ou «tarikas).
De même que par rapport aux débats philosophiques et théologiques qui marquèrent Ilm Alkalam au cours des premiers siècles de l’islam ( entre les rationalistes et les traditionalistes- littéralistes ), les représentants du soufisme optèrent pour une autre voie de recherche de la quiétude intérieure ( اليقين ) qui conduirait en dernier lieu au stade d’«auto-dissolution» ou d’«absorption mystique»(« Alfan’ê » - الفناء – ).
1°)–Le soufisme en tant que méditation philosophique.
Le concept de l’«absorption mystique» fut développé par le grand théoricien du soufisme islamique orthodoxe Abou Alqassim Jounaid – أبو القاسم جنيد -(m.909G) en complément des concepts qui fondaient les dimensions spirituelles de la méditation, à savoir :
+«Albaka’ê» -( البقاء ) qui correspond à un stade d’«extra-existence » ;
+«Dawa’ê al’arwah »-(د واء الارواح ) ou thérapeutique des âmes ;
+«Adab Almouftakir ila Allah » ( د واء المفتقر الى الله) ou Ethique du croyant attaché à Dieu.
2°) Précisions d’ordre méthodologique complémentaire
1-Depuis l’origine, le soufisme (en tant qu’expression spirituelle) se présente en opposition à l’état de religion littéraliste, juridique et légalitaire formant ainsi une dualité permanente sur la base de deux concepts antagonistes :
-la «hakika » ou «vérité» ;
-la «chariâ» ou «jurisprudence»), en complément d’un troisième concept nouvellement inventé par les chefs congréganistes des confréries religieuses particulièrement au Maghreb :
-la «tarika» (ou «voie» mystique ).
2- Il s’agit pour d’autres ( A . H. Alghazali ) d’une ascension vers le stade d’ «absorption mystique» « Alfan’ê » -الفنا ء –, au moyen d’une séparation absolue de l’âme de toute jouissance- قهر الروح (, après avoir acquis une vision illuminative qui permet de dépasser la réalité matérielle et visuelle nouvellement appréciée comme illusion, et ressentir enfin la quiétude intérieure ( اليقين).
3-Avant que le soufisme s’engage dans une voie déviationniste avec la réhabilitation de l’esprit de sacralisation liée au concept de la «tarika»(طريقة), le concept de «Zouhd»(الزهد) se définissait comme étant lié à une haute moralité exprimant et reflétant une réelle foi intérieure qui suppose une séparation totale de l’âme ( النفس) des jouissances et des désirs en vue d’atteindre ce stade de quiétude profonde ( اليقين ) qui définit le croyant en fonction de trois contraintes psychologiques et morales :
-Eviter toute attitude qui pourrait l’éloigner de Dieu ;
-Eviter tout ce qui pourrait le rapprocher du monde de
l’Illicite ( عالم الحرا م );
-Eviter tout ce qui pourrait le dominer (ou le résorber) dans le monde du Licite ( عا لم الحلا ل ).
Or malgré ces importants aspects théoriques et méthodologiques, se sont des déviations à caractère obscurantiste qui ont marqué l’évolution du soufisme particulièrement depuis le 13ème siècle grégorien : le passage de l’état orthodoxe de Révolution Spirituelle à un système de rites réhabilitant même les vieilles croyances obscurantistes (préislamiques) de l’idolâtrie et du culte de la personnalité des Sheikh Fondateurs(1), en violation des principes coraniques et des enseignements prophétiques, marque dès le 13ème siècle grégorien (coïncidant avec la mort d’Ibn Arabi ) le développement des nouvelles fonctions politico-idéologiques assignées aux «Zawayas» aux confréries religieuses particulièrement au Maghreb.
Elles serviront d’appui à la légitimation des pouvoirs politiques successifs : précolonial et colonial d’abord (contre la résistance tribale) et postcolonial ensuite (contre l’opposition incarnée par les organisations islamiques intégristes et salafistes et modérées).
Le soutien en hommes et en matériel apporté par la «Zawya Attijanya» (الزاوية التجانية) aux forces coloniales françaises pour combattre la résistance historique et rifaine de Abdelkrim Alkhattabi, qui s’ajoute à l’alliance des personalités soufies avec des pouvoirs politiques despotiques arabes sont des illustrations parfaites du caractère obscurantiste, ultraconservateur et retrograde du soufisme des congrégations (ou «tarikas»).
Seule une première étape (deuxième moitié du 15ème siècle), fut marquée par une alliance des représentants du maraboutisme en formation et des dirigeants saâdiens dans une guerre sainte contre la pénétration portugaise en vue de préserver l’indépendance territoriale du Maroc.
3°) les différentes orientations théoriques du soufisme :
Sur un plan plus général, cinq principales orientations à caractère théorique (historiquement constitués) du soufisme sont à répertorier et à présenter :
1-Le soufisme voit dans la réflexion philosophique fondée sur la dualité (الثنائية ) un obstacle à l’épanouissement spirituel et opte pour l’ «unicité de l’existence»( وحدة الوجود ) comme le soutient Ibn Arabi -ابن عربي -;
2-Le soufisme trace sa voie obligatoirement dans la dissolution absolue des désirs et de toute forme de jouissance psychologique pour s’élever à la position de transe divine et revenir ensuite en étant armée d’une vision illuminative qui permet d’apprécier la réalité matérielle comme illusion en la dépassant pour aller enfin vers le stade de quiétude profonde( اليقين), telle est l’itinéraire imaginée par A.H. Alghazali – أبو حميد الغزالي-
3-Pour l’ensemble des soufis, poser la nécessité de revivre le monde secret de la prophétie ( expression de la dimension de la Révélation) est une donnée de base de la dévotion et de la croyance.. Il s’agit d’accéder à la «voie» initiée par Dieu au Prophète ou «assomption prophétique» dite «Almiâraj»- ( المعراج ) ;
4-Le soufisme est un volet de la sagesse asiatique ( ou synthèse de la méditation asiatique) qui se conjugue obligatoirement avec la réflexion philosophique en engendrant (dans leur symbiose) ce qu’on appelait autrefois la « philosophie orientale » d’Ibn Sina – ابن سينا-, et la «philosophie illuminative» de Sohrawardi.- الصهروردي - ( Voir infra : PARTIE V consacrée à la philosophie islamique )
5-Comme extension du new-platonisme ( cas de la théorie de «pur amour» développée par Ahmed Alghazali– أحمدالغزال (M. 520H/1126G), frère de Abou Hamid Alghazali -- أبو حميد الغزالي-).
4°)Méthodologie psychologique.
-Les soufis reconnaissent eux même que l’exercice exceptionnel de méditation spirituelle conduit à la « négation de soi » (قهر الروح) selon l’expression soufie, au point d’atteindre un stade second d’«absorption mystique» dit «alfana’e»( الفناء), ce qui fait penser suivant la thérapeutique psychanalytique à un stade supérieur de psychoses répertoriées, telle que la schizophrénie, la psychasthénie ou révélant des attitudes paranoïdes..
Ainsi, tout état psychologique excluant un degré minimal de maitrise de soi, relève du point de vue de la psychologie moderne de la pure pathologie.
C’est donc la maitrise de soi et non la «négation de soi» qui constitue le critère universel de la « normalité» humaine, à l’instar de la philosophie qui retient la Raison comme essence de l’existence.
-Le soufisme est une déviation par rapport à la «normalité» humaine fondée essentiellement sur des conduites d’ «adaptation- conciliation» par rapport à la réalité objective et à l’imagination positive fonctionnant à l’intérieur de la sphère de la Raison . En ce sens qu’il exprime un décalage par rapport à l’espace rationnel et aux réalités objectives et subjectives/imaginatives !
-Il exprime (du point de vue psychanalytique freudienne) des états de «refuge», de «sublimation», de «compensation» et d’identification (aux symboles inconscients ou «archétypes») qui expriment des degrés de névroses et dans les cas extrêmes des signes de psychoses ;
5°)Evolution historique
-Le soufisme a connu une évolution déviationniste (particulièrement depuis le 13ème siècle Gr, non pas seulement par rapport aux apports thérapeutiques de la psychologie moderne et du rationalisme philosophique classique et contemporain, mais aussi par rapport à la méthodologie rationnelle coranique et aux enseignements spirituels prophétiques.
-Méthodologie qui définit le soufisme comme conséquence naturelle de l’esprit de la religion : Elle prend tantôt la forme déviationniste (obscurantiste), tantôt la forme spiritualiste.
-Méthodologie qui voit dans le soufisme islamique un prolongement de la spiritualité du Christ . Dans cette perspective, Louis Massignon considère Alhallaj (voir infra) comme une sorte de « second Christ dans le monde de l’islam» ;
-Méthodologie générale qui considère le soufisme islamique comme conséquence des systèmes divers de méditations en raison de l’expansion de l’Islam dans différentes régions du monde (particulièrement au cours des règnes omayyade et abbasside):
-Comme méditation islamique prophétique ;
-Comme méditation d’origine chrétienne ;
-Comme méditation d’origine asiatique
6°)- Les divergences entre Sunnites et Chiites
-Le concept de «attachayouaâ» ( التشيع ) ou vénération de l’imam selon les Shiites est jugé par les Sunnites comme une déviation par rapport aux enseignements prophétiques et aux vertus des «Khalifes biens guidés», alors que le «soufisme des congrégations(«tarikas»), fait l’objet de réprobation par les shiites :
Le passage d’un croyant musulman à la position de «soufi», se réalise pour le sunnite par négation de la notion de l’imam en suivant l’une des «tarikas pour atteindre la «vérité» et entrer en rapport avec son Créateur, alors que pour un croyant shiite, un tel exercice d’entrée dans cet état second pour «atteindre» Dieu, ne peut se faire que par intermédiaire de l’imam ( invisible ou caché).
Pour les Shiites, la sacralisation des Sheikhs des « tarikas » n’est rien d’autre qu’une identification pure et simple de ces cheikhs à l’imam invisible.
Ainsi, suivant les Chiites, seul un engagement spirituel à un saint imam et non par l «entrée» (engagement) dans une «tarika» comme chemin conduisant à la «vérité»-«hakika»-( position sunnite), qu’un croyant peut donc être initié à la position de la spiritualité.
7°) les apports et les corrections d’A. H. Alghazali :
A. H. Alghazali ( avant Ibn Arabi ) a incontestablement apporté (dès le cinquième siècle hégire) des corrections très significatives aux pratiques déviationnistes du soufisme pour enfin le remettre provisoirement sur la voie des pratiques normales et des règles de recherche de «vérité» ( au-delà de la réflexion philosophique et des voies obscurantistes ) en conformité avec les préceptes islamiques orthodoxes .
Sans revenir en détails sur l’œuvre complexe de ce géant de l’islam qui jouissait d’une personnalité extrêmement complexe, nous nous contentons dans cette partie de présenter très sommairement ses apports méthodologiques au double niveau de l’ascension spirituelle et de la critique radicale de la «philosophie» :
-L’ascension spirituelle extra-rationnelle de la recherche de la vérité :
Il s’agit pour A . H. Alghazali, de s’élever à la position de transe Divine (en séparant l’âme des désirs et de toute jouissance psychologique -قهر الروح) ) et revenir ensuite en étant armée d’une vision illuminative qui permet d’apprécier la réalité matérielle comme illusion en la dépassant pour aller vers le stade de quiétude profonde (اليقين), qui conduirait en dernier lieu au stade suprême d’« Alfan’ê » -(الفنا ء ) qui veut dire «autodissolution» ou «absorption mystique») ;
-La critique méthodologique de la «philosophie» arabo-islamique imprégnée d’aristo-platonisme :
Alghazali est considéré comme le garant ou le «gardien» de la spécificité de la connaissance islamique ( "حجة الاسلام"), en écartant toute influence de la pensée hellénique aristotélicienne et platonicienne ( à travers ses critiques des méthodologies de pensée d’Elfarabi et d’Ibn Sina), sur la pensée islamique et en revivifiant les sciences religieuses qu’il cherchait à concilier avec le soufisme.
A ce titre, il acquiert le titre de « Houjjat Al’islam »(garant de l’islam ou « preuve » de l’islam), qui trace les frontières épistémologiques qui séparent l’islam coranique et prophétique des autres méthodologies de pensée, en l’occurrence celles qu’incarnait l’aristo-platonisme..( un vaste programme ! )
8°) La théosophie d’Ibn Arabi :
Mouhyi Addine Ibn Arabi (mort en 638 H.), en tant que philosophe du soufisme, poète, et encyclopédiste, a développé une théorie du soufisme qui a eu une influence considérable dans le monde islamique (allant du Maghreb à l’Inde et l’Indonésie, en passant par la Mecque et le moyen orient), grâce surtout à son œuvre grandiose « Alfoutouhat almakkya » (" الفتو حا ت المكية ") qui comportait tous les volets théologiques, philosophiques et spirituels du patrimoine islamique de l’époque.
Ibn Arabi, agissant d’abord en tant qu’observateur de la communauté islamique en décadence, a tenté de remédier à deux tendances déviationnistes qui avait affecté le soufisme, à savoir :
*Avec le 13ème siècle Gr., le soufisme commence par connaitre une rupture par rapport à l’orthodoxie ( en poussant les adeptes à sombrer dans de curieux sentiments de solitude et d’isolement ) ;
*Avec la situation observée (reflétant la décadence des sociétés islamiques), il constate et relève une tendance à la prédominance du monde de la matière sur le monde de la spiritualité, et cherche donc à rétablir l’équilibre entre ces deux mondes, qu’il croit la voie juste de l’islam.
*L’autre champ d’investigation qui avait préoccupé Ibn Arabi, est d’ordre philosophique. Il s’agit d’approfondir et de consolider la problématique de L’unicité de l’existence--(و حد ة الو جو د ), tant traitée par ses prédécesseurs arabo-islamiques( Les Muâtazilites, Abou Hassan Alachâri, Abou Hamid Alghazali en l’occurrence ) et les autres philosophes platoniciens et new-platoniciens :
-Dieu est le seul réellement existant, alors que le reste du monde n ’est qu’apparence et expression de son image et de son essence, et cette existence ne peut être l’objet d’investigation rationnelle, car elle n’a point de semblable ni de similitude, conformément au verset d’Alikhlass ;
Ibn Arabi, s’inscrit ainsi dans la lignée fondamentale de la pensée classique islamique ( Alachâri, Alghazali en l’occurrence ), tout en touchant à la problématique de l’existence et de la divinité traitée et soulevée au préalable dans le cadre des orientations aristo-platonicienne et new-platonicienne et dont s’inspiraient les premiers philosophes arabo-musulmans ( Alkindi, Elfarabi et Ibn Sina ) ;
-Dieu a crée l’être le plus perfectionné (l’homme dans l’univers), en tant que représentant ( الخليفة ), une transposition d’une image parfaite dans le monde, mais dont la destinée est liée à sa conduite dans le bien et le mal, tout en pensant que le Prophète est l’idéal de l’homme parfait.
Avec cette conception de l’unicité d’existence, Ibn Arabi rejoint l’orientation « jabariste » c'est-à-dire fataliste de ses prédécesseurs (Alachâri , Alghazali), qui nient toute neutralité de la Raison, de la responsabilité de l’homme et de sa liberté d’action, et de ce fait , il contribue à forger le crédo philosophico-religieux ( achârien et ghazalien) qui paralyse durablement la Raison en l’excluant ainsi de la genèse de la pensée islamique.
*Avec Sohrawardi ( en orient ) , Ibn Arabi ( en occident islamique ), furent élaborées les bases d’une philosophie islamique comme conjugaison de la théosophie orientale et du soufisme, en dehors et en dépassement de la déviation postérieure des « tarikas » (ou congrégation
9°) Les appréciations rigoureuses d’Ibn Khaldoun
Ibn Khaldoun (en tant qu’observateur attentif arrivé tardivement par rapport à l’évolution des grands penseurs arabo-musulmans de l’occident et de l’orient) a procédé à une sorte de récapitulation de l’évolution et de l’orientation du soufisme, avec le regard rigoureux et objectif qu’il a l’habitude de livrer à l’humanité :
1-Il définit globalement trois étapes de l’évolution du soufisme :
*-Etape du soufisme dit modéré marqué et dominé par une prédisposition de l’extase et des goûts ( ascétisme ) combinée à une référence théorique au Coran et à la Sunna;
*-Etape du soufisme pratique des rites incarné par les Cheikhs qui oscille entre l’expérience soufie ( mysticisme) et les limites de la jurisprudence islamique (الفقه الاسلامي);
*- Etape du soufisme théorique et philosophique ( théosophie), qui est une sorte de synthèse des différentes orientations de pensée formée tout au long des siècles au contact de l’islam en expansion avec d’autres civilisations.
2- Il distingue deux voies dominantes du soufisme :
*- La voie de la Sunna ( طر يقة السنة ), qui tire ses enseignements du Livre et de la Sunna, des compagnons du prophète fiables (الصحابة) et de leurs disciples(التابعين ) ;
*- La voie des «retardataires »( قوم المتا خر ين ), qu’il considère comme alimentée d’ « imagination perverse » ( البد ع ), d’excès de valorisation des apparences et de gouts et qui touchent souvent les limites du blasphème.
Ibn Khaldoun considère que la théorie d’Ibn Arabi fait partie des soufis qui consolident cette dernière voie.
-
--------------------
--------------------
(NOTE 1)
*Pour une connaissance détaillée des branches du soufisme et les chaines de transmission : Voir l’étude de Ben Rochd ErRachid : «SOUFISME» - Casablanca 2001
*Voir bibliographie sommaire ci-jointe
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------